août 2020

Hausse des grossesses précoces non désirées en période de confinement au Sénégal

Dans son dernier rapport, le Groupement pour l’étude et l’enseignement de la population (Geep) dénonce la menace qui pèse sur des milliers de jeunes filles au Sénégal. Le confinement partiel imposé pour lutter contre le Covid-19 a augmenté le nombre de grossesses précoces non désirées au pays.

La situation est alarmante. D’après les informations du Groupement pour l’étude et l’enseignement de la population (Geep), de nombreux cas de grossesse précoce ont été signalés à Kolda, Sédhiou et Ziguinchor. La capitale Dakar n’est pas épargnée puisque de nombreuses jeunes filles sont tombées enceintes à Colobane, Fass, Médina et Gueule Tapée.

Au Sénégal, comme partout en Afrique, les grossesses précoces non désirées représentent un problème majeur pour les jeunes filles. En 2017 déjà, un rapport de l’ONG Plan International estimait que « pour les grossesses précoces, un taux de 71,9% est enregistré entre les classes de 6e et de 3e et un taux de 28,1% entre la 2nd et la Terminale ». En parallèle, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que les complications liées à la grossesse et l’accouchement causent déjà la mort de nombreuses filles âgées de 15 à 19 ans. A l’ère du coronavirus, la santé des jeunes filles enceintes est encore plus menacée.

Manque d’accès aux services de santé sexuelle et reproductive

Après près de quatre mois de confinement partiel pour ralentir la propagation de la Covid-19, nombreuses sont les filles et les femmes qui ont des difficultés à accéder aux services et informations liés à leur santé et leurs droits sexuels et reproductifs. D’autant plus que les jeunes femmes célibataires qui tombent enceintes subissent l’opprobre et la discrimination sociale et sont souvent rejetées par leurs parents voire renvoyées de l’école.

Mais ce n’est pas tout. Toujours selon Plan International, « une grossesse précoce a des conséquences catastrophiques non seulement pour la mère, mais aussi pour l’enfant« . Parmi ces conséquences, on peut notamment citer :

  • Risques pour la santé : Ces grossesses précoces sont très dangereuses aussi bien pour la mère que pour l’enfant : chaque jour, 194 filles meurent des suites d’une grossesse précoce. Pourtant, 90 % des causes liées à ces décès pourraient être évités. Les complications de la grossesse et de l’accouchement constituent la deuxième cause de décès pour les filles de 15 à 19 ans dans le monde. Ces décès sont généralement causés par le manque de centres de santé pour suivre ces grossesses à risque, ou d’argent pour y accéder.
  • Déscolarisation : 58 % des filles ne retournent jamais ou rarement à l’école après avoir eu un enfant. Ce chiffre augmente lorsque les filles sont aussi mariées.
  • Marginalisation : L’honneur de la famille repose sur la virginité des filles. Celles qui sont enceinte hors mariage sont donc victimes de discriminations et de marginalisation. Elles peuvent être rejetées par leur famille et deviennent ainsi vulnérables aux violences et abus, à l’esclavage domestique et à l’exploitation sexuelle.
  • Perpétuation du statut inférieur des femmes et de la pauvreté : Les mariages et les grossesses précoces maintiennent les filles dans leur statut inférieur à l’homme et ne leur permettent pas de sortir de la pauvreté. Il s’agit d’une situation injuste et d’un énorme potentiel perdu pour le développement des communautés et des pays.

article paru sur: https://allodocteurs.africa

Prendre en compte la santé sexuelle et reproductive en période de covid19

Depuis son apparition en Chine, le Covid19 a contaminé plus de 10 millions de personnes et causé plus de 500 000 décès à travers le monde. Avec une population estimée à 1,3 milliard d’habitants, l’Afrique est touchée par la pandémie à un moment où plusieurs de ses pays, malgré les défis du sous-développement, étaient sur une trajectoire d’émergence. Au Sénégal, la COVID19 sévit officiellement depuis le 2 mars.

À ce jour, plus de 11 587 personnes ont été contaminées dont 242 décès, 3821 sous traitements et plus de 7523 personnes déclarées guéries*. Des décisions importantes ont été prises par les autorités pour faire face à la pandémie, avec notamment la mise en place d’un Fonds de riposte et de solidarité (Force Covid19) pour atténuer les effets sur l’économie nationale et pour venir en aide aux plus démunis.

La COVID19 freine ainsi l’élan des uns, aggrave la situation des autres et remet en cause les efforts de tous. Elle soumet à rude épreuve les systèmes nationaux de santé publique déjà vulnérables. Ce bouleversement aura également un impact profond sur la santé sexuelle et reproductive en général et plus précisément sur l’accès aux informations et aux services de planification familiale. Pourtant, ces dernières années, le Sénégal avait très bien avancé sur ces défis. En effet, la prévalence contraceptive moderne a augmenté de manière continue, passant de 16 % en 2012-2013 à 26 % en 2017**. Malheureusement, tous ces acquis risquent d’être perdus à cause de facteurs liés à la COVID19 :

  • Peur des individus de se rendre dans les structures de santé pour recourir à des services de santé reproductive ou de planification familiale ;
  • Indisponibilité des méthodes contraceptives liée à la fermeture des frontières ;
  • Ruptures de stock ;
  • Ressources de la planification familiale redirigées vers la riposte contre la COVID19.

La COVID19 a aussi eu comme conséquences dans nos régions une explosion des cas de violences basées sur le genre et des grossesses précoces. La mortalité maternelle a elle aussi augmenté ; alors qu’elle était de 236 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2018**, la présidente de l’association nationale des sages-femmes a fait état de 600 décès survenus les deux premiers mois de la pandémie au Sénégal.

En tant que jeunes, nous avions espoir qu’avec cette nouvelle décennie, tous les maux
auxquels nous sommes confrontés allaient disparaître. Les Objectifs du développement
Durable (ODD) ont en effet offert un très bon cadre de lutte contre la pauvreté, les inégalités et le changement climatique, promettant ainsi aux jeunes un avenir plus radieux. Malheureusement, la COVID19 est apparue comme un frein, en particulier pour les ODD 3 et 4.

L’ODD 3, relatif à la santé et au bien-être, est très menacé par la COVID19. En effet, même si les personnes âgées sont plus à risque, les jeunes sont aussi très touchés. Aussi, la COVID9 a amplifié d’autres problèmes pré-existants pour les adolescents et les jeunes comme les questions liées à la santé sexuelle et reproductive. Aujourd’hui, il est fait état d’une multiplication des cas de grossesses précoces. Les services de santé de la reproduction deviennent de moins en moins accessibles. Les budgets qui devaient être destinés à la promotion de la santé sexuelle et reproductive et à la planification familiale des adolescents et des jeunes sont en train d’être redistribués pour la lutte contre la COVID19. Concernant l’ODD 4 relatif à l’éducation, les élèves étant restés plus de trois mois sans aller à l’école, l’avenir de l’année académique est incertain. Cette fermeture des écoles ne sera pas sans conséquences.

Aujourd’hui, afin de consolider les acquis, il est plus que jamais nécessaire de maintenir, voire renforcer les programmes existants de santé sexuelle et reproductive et de planification familiale. L’Alliance Nationale des jeunes pour la Santé de la Reproduction et la Planification familiale (ANJSR/PF), consciente de l’enjeu de la situation, a lancé, deux semaines après l’apparition de la COVID-19 au Sénégal, un appel à action sur les réseaux sociaux.

L’objectif était d’interpeler aussi bien la société civile, l’État et ses partenaires techniques et financiers sur l’importance de continuer la lutte pour les droits en matière de santé sexuelle et reproductive en cette période de pandémie. Aujourd’hui plus que jamais, il faut prendre conscience que l’on devra vivre sous la menace du virus pendant encore quelques temps. Nous ne pouvons pas négliger toute une part essentielle de la santé plus longtemps. Il faut dès maintenant reprendre les bonnes habitudes. Les femmes peuvent reprendre leurs consultations prénatales et/ou pour la planification familiale et retourner dans les centres de santé en toute sécurité, sans risque d’y être contaminées.

Afin que cela soit effectif, il faudra :

  •  Faciliter l’accès aux méthodes à longue durée d’action
  •  Intégrer la planification familiale aux soins post-natal
  • Encourager et fournir les méthodes de planification familiale auto-soins
  • Transférer les compétences
  • Utiliser les médias sociaux pour sensibiliser et donner accès à la télémédecine
  • Mettre en place des stratégies d’atténuation pour assurer l’approvisionnement jusqu’au dernier kilomètre
  • Protéger le personnel sanitaire en fournissant le matériel nécessaire de manière régulière
  • Appuyer les organisations de jeunes dans leurs programmes en matière de santé sexuelle et reproductive.

Avec sa population jeune, la structure démographique du Sénégal est très favorable pour booster notre économie. Nous devons profiter de la situation et faire l’investissement nécessaire pour en tirer pleinement profit. C’est le moment de replacer la capture du dividende démographique dans les priorités nationales. Pour cela, la prise en charge de la santé sexuelle et reproductive, y compris la planification familiale chez les jeunes est plus que jamais nécessaire dans cette période de crise.

Interview avec Fatou Diop SAMBE
Spécialiste en question de population, développement et santé
Point focal jeune PO/FP2020 Sénégal